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Dossier spécial « L’heure de la vérité en Gambie »

Gambie : le général qui était craint passe aux aveux

L’émoi de la semaine passée en Gambie a été le témoignage du général Alagie Martin devant la Commission vérité, réconciliation et réparations. Officier farouchement loyal envers l’ancien dictateur Yahya Jammeh, il a admis avoir pratiqué la torture – qu’il préfère appeler « passage à tabac » – et s’est excusé auprès de ses victimes. Mais il n’envisage pas de démissionner du poste influent qu’il occupe actuellement dans l’armée.

Gambie : le général qui était craint passe aux aveux©Mustapha K. DARBOELe général Alagie Martin a témoigné devant la TRRC, le 20 juin en Gambie. Il était réputé pour avoir souvent répété : "Oga [Yahya Jammeh] passe devant Dieu."
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La veille, l’avocat principal de la Commission vérité, réconciliation et réparations (TRRC) de  Gambie, Essa Faal, avait annoncé au pays le témoignage prochain d’un « témoin important ». Et le 20 juin, devant un public en expectative, le général Alagie Martin a fait une apparition remarquée.

Comme la plupart des hommes de l’entourage de l’ancien président Yahya Jammeh, Alagie Martin était autrefois craint. Ses ordres ou ses directives, qu’ils soient légaux ou illégaux, ne pouvaient faire l’objet d’une objection. Il s’est fait un nom en tant que soldat fidèle à Yahya Jammeh. Il est connu pour avoir souvent répété « Oga [Yahya Jammeh] passe devant Dieu ». (Oga signifie « le patron » en langue yoruba du Nigeria.)

En tant qu’ancien haut responsable de l’influent bataillon des gardes de l’État, Martin est depuis 1995 l’un des hauts responsables les plus cités concernant la torture des détenus. Plusieurs personnes, dont Sanna Sabally, ancienne vice-présidente de la junte militaire qui a par la suite perdu la faveur de Jammeh, l’ont impliqué. Le 18 juin, Babou Janha, ancien chauffeur du colonel Ndure Cham, impliqué dans un coup d’État déjoué contre Jammeh en 2006, a raconté à la Commission les tortures qu’il a subies à la National Intelligence Agency (NIA) sur ordre, dit-il, de Martin. Il a placé le général parmi les cinq tortionnaires les plus endurcis proches de Jammeh.

« On appelle ça de la torture »

Selon ses victimes présumées, les outils de torture de Martin comprenaient, entre autres, des coups aux fesses avec un fusil AK47, des coups de pied, l’électrocution et la suffocation avec des sacs en plastique. Pourtant le général n’a pas été un personnage public, et la plupart des gens ne le connaissaient pas autant qu’ils n’avaient entendu parler de lui.

La semaine passée, tout le monde a pu voir son visage. « Oui, on a battu Sanna [Sabally]. Nous l’avons battu sans pitié », avoue Martin en s’étirant sur sa chaise. Mais il n’admet pas que « battre impitoyablement » est la même chose que torturer. Il a l’air agité. « Nous ne l’avons pas torturé », dit-il. « Tu frappes les gens à l’école, c’est pareil que la torture ? »

Après quelques minutes passées à lui demander si le fait de frapper les gens avec un AK47 et de les étouffer avec des sacs en plastique était de la torture ou des coups, Essa Faal jette l’éponge. Pour Faal, il y a beaucoup à faire. Le général Martin a déjà accepté les actes. « Maintenant que tu appelles ça battre, on appelle ça de la torture » tranche Faal, scellant la conversation. Le général jadis redouté fixe Faal, regarde en direction des onze commissaires. Il se maîtrise. « D’accord », concède-t-il. Lorsque la TRRC reprend après une pause de 30 minutes, le général Martin se montre plus poli, admet qu’il torturait les gens.

Témoignage du général Alagie Martin devant le TRRC

20 juin 2019 (vidéo en anglais)

Parmi les personnes que Martin a reconnu avoir torturé se trouvaient les lieutenants Sanna Sabally et Sadibu Hydara, le lieutenant-colonel Babucarr Sanyang et le capitaine Bunja Darboe. Selon Sabally, Hydara est mort des suites de la torture. Le général Martin admet qu’ils ont torturé Hydara « seulement » deux fois. Cela n’aurait pas pu le tuer, estime-t-il. 

Faux discours des putschistes de 2006

Le travail principal de Martin était d’arracher des confessions, un travail qui lui donnait la capacité de contrôler ou de déterminer ce qu’est la « vérité ». En 2006, plusieurs soldats gambiens très en vue ont été arrêtés et ont défilé à la télévision nationale, pour se confesser. Ils disaient avoir été impliqués dans une tentative de coup d’État menée par le colonel Ndure Cham. Parmi les soldats, le capitaine Bunja Darboe lisait un prétendu discours de victoire, présenté comme celui qui aurait été prononcé si le coup d’État avait réussi. Ce discours a joué un rôle crucial dans le procès des putschistes. Il a été utilisé comme preuve par la cour martiale qui a condamné plusieurs soldats à la prison, à perpétuité pour nombre d’entre eux. Mais le 19 juin dernier, Darboe a révélé à la TRRC que le discours était faux. « Je n’ai pas écrit de discours, mais on [la National Intelligence Agency] m’a demandé d’écrire un discours. Ils ont dit que je devais faire un discours. J’ai écrit une page. Et c’est le discours qu’ils ont présenté à Yahya Jammeh », a dit Darboe. « C’était un discours frauduleux. »

La version de Darboe est corroborée par Alagie Martin. Le général nie avoir forcé Darboe à écrire le discours, mais admet que Darboe a été forcé par des officiers de la NIA. Après le coup d’État de 2006, environ 72 civils et soldats ont été arrêtés, selon Darboe. Ndure Cham a fui le pays. Il aurait été capturé puis tué par des agents de l’État. Daba Marenah, ancien directeur de la NIA, Daba Marenah, l’ancien Jungler Malafi Corr et Ebou Lowe ont également été tués, selon Darboe. Les autorités gambiennes ont affirmé à l’époque que les trois hommes s’étaient échappés alors qu’ils étaient transportés à la prison de Janjanbureh. Darboe, Janha et leurs collègues ont finalement été graciés par Yahya Jammeh en 2015.

Plus jamais ça, avec les mêmes au pouvoir ?

La devise de la TRRC gambienne est « plus jamais ça ». Au-delà de l’enquête sur les abus passés, une partie de son mandat consiste à suggérer une voie vers des réformes institutionnelles qui pourraient empêcher que la tyrannie ne se reproduise dans le pays. Le général Martin, nouvellement repenti, assure qu’il est de tout cœur partisan de cette idée. « Nous travaillons sur une nouvelle disposition démocratique pour faire en sorte que cela ne se reproduise plus jamais... », a t-il déclaré à la Commission de la vérité. 

D’après les éléments dont dispose la Commission, Alagie Martin a été l’un des architectes du système qu’il aiderait actuellement à réformer. En effet, le général Martin occupe toujours une position influente dans l’armée gambienne et lorsque le commissaire Anna Jones lui demande s’il est bien à sa place au vu de son passé, sa réponse ne laisse pas de place au doute : « Démissionner ? Non. Je travaille. Je dois travailler. Il faut travailler et gagner sa vie. Je dois travailler pour ce pays. J’ai servi ce pays pendant 38 ans. Je dois continuer à travailler pour la famille et pour le peuple gambien. » Son excuse pour les tortures passées est que « les coups et contre coups [d’État] étaient à l’ordre du jour ». « Si j’avais été mentionné [dans un coup d’État], j’aurais été pris », assure-t-il. Il finit par dire qu’après le coup d’État de 2006, il regrettait ses actes. Mais cette déclaration n’a été faite qu’après que l’avocat principal de la TRRC eut terminé son interrogatoire et l’eut transmis aux commissaires. « Les coups d’État et les contre coups ne donnent à personne le droit de faire pleuvoir la terreur et les atrocités sur son propre peuple », réagit le président de la Commission, Lamin Sise. « Les coups d’État et les contre coups d’État n’ont duré que très peu de temps et les tortures ont duré près de 22 ans, » ajoute-t-il.

Pendant un moment, les excuses sont suspendues. Puis elles reprennent. « Je me suis excusé auprès de tous ceux à qui j’ai fait du tort. C’était malheureux. Nous devons pardonner. La situation était terrible », déclare le général dans sa déclaration finale.

LES DAMES DE FER DE l'OPPOSITION

La TRRC continue d’examiner les tactiques de harcèlement et d’intimidation utilisées par l’ancien président gambien Yahya Jammeh contre ses opposants. Jammeh, connu pour son intolérance à la dissidence, avant pourtant une opposition. Les femmes ont joué un rôle de premier plan dans les manifestations de la Révolution de Calama, dirigées par Aja Mariam Secka, chef adjointe du Parti démocratique unifié (UDP), qui a finalement fait tomber Jammeh début 2017. D’autres femmes ont payé le prix de leur position politique.

Avant les élections présidentielles de 2001, Tata Camara, originaire de Janjanbureh et fervente partisane de l’UDP a été arrêtée par des agents de l’Agence nationale du renseignement pour avoir refusé de céder à l’Alliance pour la réorientation et la construction patriotiques (APRC) de Jammeh. À l’époque, Tata allaitait un enfant d’un an. « Ils m’ont pris mon enfant, l’ont mis par terre au poste de police et ils m’ont emmené », a déclaré Camara à la Commission vérité en pleurant. L’enfant développera plus tard une épilepsie, mais il n’est pas certain qu’il s’agisse d’une conséquence de l’arrestation.

Tata a été détenue illégalement pendant 23 jours. La seule chose qui lui a été demandée, c’est pourquoi elle a rejoint l’UDP. « Quand j’ai voulu sortir de prison, j’ai dû frapper à la porte avec persévérance. Parfois, je [devais] me pisser dessus... Il n’y avait qu’une seule petite fenêtre pour la ventilation », témoigne-t-elle.

Binta Kuyateh était une partisane de l’APRC de Jammeh avant de faire allégeance à l’UDP. Elle a été arrêtée par un paramilitaire et conduite au bureau du gouverneur de la région de Central River, Ganyie Touray. Le gouverneur, Ganyie Touray, lui a dit : « Vous ne verrez pas le soleil avant très longtemps », a déclaré Kuyateh. Elle a été emmenée à la prison de Janjanbureh, où elle a été détenue pendant 23 jours sans inculpation, puis tourmentée par un procès sans preuve qui a duré quatre mois, et enfin libérée après cinq mois de harcèlement.

Duta Kamaso était membre de l’APRC de Jammeh. Elle s’est distinguée en disant ce qu’elle pensait et en exprimant des opinions qui allaient à l’encontre des opinions majoritaires à l’APRC. Elle a également été arrêtée et interrogée pendant plusieurs heures par le NIA.
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