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Dossier spécial « L’heure de la vérité en Gambie »

Gambie : le grand déballage sur les services de sécurité

Depuis le début de ses audiences publiques en janvier 2019, la Commission vérité, réconciliation et réparations de la Gambie a révélé de multiples abus perpétrés par tous les services de sécurité sous le régime de Yahya Jammeh. La semaine dernière, un agent des stups gambien, arrêté en 2009 par la redoutée Agence nationale de renseignement, a déclaré que l'un de ses anciens tortionnaires présumés est aujourd’hui son chef.

Gambie : le grand déballage sur les services de sécuritéLamin Karbou, une casquette cannabis sur la tête, accuse le directeur actuel des opérations de l’agence nationale anti-drogue d’être son bourreau sous la dictature militaire. © Mustapha K. Darboe
6 min 39Temps de lecture approximatif

Il y a onze ans, le sergent Lamin Karbou travaille à l'aéroport international de Banjul en tant qu'officier de la lutte anti-drogue. Son centre de commandement se trouve à Brikama, une ville de la région Côte ouest, à environ une heure de route de Banjul. Karbou est un agent de l’Agence nationale de la lutte anti-drogue gambienne (DLEAG). Il a rejoint la DLEAG en 2008. A peine un an plus tard, en mai 2009, lui et son collègue Lamin Sima reçoivent par leur commandant Nfally Dambeleh l’ordre de se rendre à Kembujeh, une localité située à environ 15 minutes de route de Brikama.

Les deux agents doivent suivre une vente de cocaïne impliquant des individus non identifiés. On ne leur a pas dit qui a donné le tuyau. Ils suivent la piste et découvrent que l’information est exacte. Mais ce qu’ils ignorent, c’est que cette opération implique des agents de l'Agence nationale de renseignement (NIA) de Gambie. "A l’époque, la NIA était l'institution de sécurité la plus redoutée dans ce pays", explique Karbou.

Cela ne l'empêche pourtant pas, lui et son collègue, d'intervenir. Sur les lieux, Karbou déclare avoir trouvé deux véhicules, dont un taxi. Parmi les agents de la NIA qu'il reconnaît se trouvent Lamin Darboe, Omar Jammeh, Mustapha Ceesay, Dembo Mbaye, Lamin Hydara et Modou Jarju alias "Rambo", qui était également membre des Junglers, un commando paramilitaire du président Yahya Jammeh. Un des officiers de la NIA, raconte Karbou, tire un coup de pistolet en l'air. Un autre frappe Lamin Sima à la poitrine alors qu’il s'approchait, puis exige qu'ils reculent. "Ils ont dit que c'était une opération de la NIA", témoignait Karbou devant la Commission vérité, réconciliation et réparations (TRRC), la semaine dernière. Selon lui, ce n'est pas possible : la NIA n'a pas de mandat pour les questions liées à la drogue. "Ils étaient là pour leurs poches", conclut Karbou.

Opération de dissimulation

Karbou et Sima ne peuvent procéder à aucune arrestation. Cependant, maintenant que deux agents antidrogue sont au courant de l'opération, les agents de la NIA interpellent deux personnes sur les lieux, Tijan Ndure et Karamo Drammeh, et une troisième, Ansumana Fatty, plus tard, pour les remettre au poste de police de Brikama. Pour Karbou, il s’agit d’une opération de camouflage. Il est convaincu que la NIA était impliquée dans le trafic de drogue. Son patron Dambeleh appelle un chef anti-narcotique, Bun Sanneh, pour l'informer de ce qui s'était passé. Sanneh appelle le directeur de la NIA, Bo Badgie. Mais celui-ci affirme ne pas être au courant de la présence de la NIA sur les lieux. Un sac rempli d'argent est conservé par la NIA et ne sera jamais rendu.

La NIA entame alors une enquête bidon exigeant de Karbou qu'il rédige une déclaration en mentant sur l'incident. Il refuse. L'agence n'a pas l'habitude d'être défiée - surtout sous Jammeh. Karbou affirme que ce sont Jim Ebrimah Drammeh, un agent de la NIA, et Alagie Edrisa Jobe, alias Alagie Morr, un directeur des opérations de la même agence, qui ont tous deux conçu toute l'opération. Il assure que les deux hommes étaient impliqués dans le trafic de drogue avec certains ressortissants de Guinée-Bissau. Désormais, ils essayent de l'intimider pour le faire changer d'avis. "Jim m'a dit que ses hommes [à la NIA] ont déclaré dans leur déclaration qu'ils avaient procédé à des arrestations et que certains des suspects s'étaient échappés. J'ai dit à Jim que je n'avais pas été témoin de cela et que je n'avais vu personne s'enfuir parce que personne n'avait couru sur le lieu de l'arrestation", se souvient Karbou.

Torture, détention illégale et poursuites judiciaires bancales

Ce n'est pas la réponse que la NIA souhaitait. Karbou est conduit vers Alagie Morr qui, selon le témoin, va superviser sa torture. "Quand je suis entré dans la pièce, j'ai été saisi par des hommes. Alagie m'a demandé si j'allais leur obéir et changer ma déclaration, mais je lui ai répondu que non. Alagie Morr a déchiré mon pantalon avec une paire de ciseaux. Ils m'ont forcé à m'agenouiller alors que j'étais menotté. Alagie Morr a branché un fil électrique. Il a été le premier à commencer à me battre et les autres se sont joints à lui. J'ai eu des ecchymoses sur tout le corps", raconte Karbou. Après la torture, Karbou subit quatre semaines de détention illégale à la NIA.

Karbou et Sima sont ensuite traduits en justice pour conspiration, possession de drogue à des fins de trafic, entre autres. "De 2009 à 2011, il n'y a pas eu un seul témoin dans notre dossier", précise Karbou. Après plusieurs avertissements du tribunal à l'accusation pour défaut de preuves, l'affaire est finalement retirée et les deux accusés sont libérés. Pendant sa détention, Karbou a perdu une fille à cause du paludisme. Il vit toujours avec la douleur de son traitement cruel.

Karbou a tenté d'obtenir une compensation pour le traitement qui lui a été infligé, mais sans succès. En 2012, il a intenté une action en justice contre ses tortionnaires et a présenté ses documents médicaux et des photos de son corps (Karbou, qui a aujourd’hui 50 ans, a partagé avec la Commission une photo de lui avec des ecchymoses sur tout le corps qu'il a prise trois mois après les faits). Il raconte que le juge avait adressé un simple avertissement à Alagie Morr et Jim Drammeh avant de les laisser partir, après que Dr Njogu Bah, alors secrétaire général et chef de la fonction publique, soit intervenu et ait demandé au tribunal de ne pas emprisonner les deux fonctionnaires de la NIA. Après cela, Morr et Drammeh ont été transférés de la NIA à la DLEAG.

Des auteurs de crimes présumés toujours en fonction

Et voici le dernier problème de Karbou : aujourd'hui, Jim Drammeh est son patron, en tant que directeur des opérations de l'agence anti-drogue.

Karbou ne semble pas beaucoup apprécier la situation. "Voir [Drammeh] me rappelle ce qu'il m'a fait il y a onze ans", dit-il. Selon lui, certains de ses autres bourreaux sont toujours dans le système. Sherif Ceesay, Lamin Darboe et Omar Jammeh travailleraient à la NIA. (Alagie Morr, lui, vit aux États-Unis.) Selon Karbou, l'une des personnes qui a siégé dans le panel fictif qui l'a interrogé lors de sa détention illégale était Ousman Sowe. Sowe, ancien directeur des opérations de la NIA, est aujourd'hui directeur général de cette institution.

Après le changement de régime en janvier 2017, le gouvernement a rebaptisé l'institution "Services de renseignement de l'État" mais, selon les critiques, les systèmes et les agents opérationnels restent les mêmes. La même critique est faite à l'encontre de l’armée. L'année dernière, devant la TRRC, le Lt Babucarr Sanyang s'est plaint que son ancien tortionnaire, le général Alagie Martin, soit maintenant son patron direct au quartier général de l'armée. Sanyang avait été accusé de participation à un prétendu coup d'État et arrêté en 2006. Il a été tabassé par une équipe de jeunes soldats supervisés par le général Martin, une accusation que le général Martin lui-même a reconnu devant la Commission.

Ainsi, derrière les témoignages de Karbou et Sanyang se cache la question sensible de la nécessité d'un processus de lustration dans les services sécurité de la Gambie de l’après Jammeh.

LE CONSEIL ISLAMIQUE NIE TOUTE COMPLICITÉ AVEC LA DICTATURE

Au cours des dernières semaines, la Commission vérité, réconciliation et réparations en Gambie a entendu plusieurs témoignages qui mettaient en question le rôle du Conseil islamique suprême dans la répression contre les autres minorités religieuses sous le régime de Yahya Jammeh. Sous Jammeh, le Conseil avait beaucoup d'influence. On a dit que Jammeh avait besoin du Conseil pour contrôler les 90% de musulmans dans le pays, et que les membres du Conseil avaient besoin de la protection de Jammeh pour assurer leur contrôle sur la société.

Deux membres influents du Conseil, Abdoulie Fatty et Momodou Lamin Touray, sont venus témoigner devant la TRRC. Ils ont nié avoir quelque chose à voir avec les activités de Jammeh, y compris l'arrestation de chefs religieux. Fatty est secrétaire général du Conseil tandis que Touray en est le président. L'un de leurs accusateurs est Abass Muhideen Hydara, fils du cheikh Muhideen Hydara qui avait été arrêté illégalement. Abass Hydara accuse le Conseil de l'arrestation et de l'humiliation de son père. "L'imam Abdoulie Fatty a dit à mon père que c'était lui qui avait ordonné son arrestation", a témoigné Abass. Fatty a répondu qu'ils avaient en effet dit à la police avoir ordonné l'arrestation de Muhideen afin qu'il soit plus facile de le faire sortir de détention que s'ils disaient que c'était un ordre du président...

Imam Abdoulie Fatty
L’imam Fatty rejette toutes les accusations contre lui et le Conseil suprême islamique. © Mustapha K. Darboe

Un autre ecclésiastique ayant accusé le Conseil est l'Imam Ba Kawsu, critique intrépide de Jammeh et du Conseil, qui a été arrêté à plusieurs reprises par des agents de l'État et torturé. Devant la TRRC, l'imam Kwasu a accusé le Conseil suprême d'être responsable de son arrestation. Les deux dirigeants du Conseil suprême islamique ont quant à eux déclaré que l'ordre d'interdire l'imam Kawsu venait de la présidence. Ils ont nié toute implication dans son arrestation et sa torture. "Je nie toutes les accusations portées contre moi", a déclaré l'imam Fatty.

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