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Objectif Mpiranya

L’homme le plus recherché par la justice internationale est désormais le Rwandais Protais Mpiranya. Ce major commandait la garde présidentielle au moment de l’assassinat des membres de l’opposition et du génocide des Tutsis, en 1994. Il a été annoncé mort en 2006. Et aujourd’hui, le procureur du Mécanisme résiduel pour les tribunaux internationaux affirme l’avoir localisé.

Objectif MpiranyaProtais Mpiranya, accusé de génocide et en fuite depuis vingt ans, est dans le viseur de la justice internationale. © JusticeInfo.net
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« Je sais que je suis recherché partout. La liste noire sur laquelle mon nom est souligné en rouge circule ici et là. Il paraît que mon temps n’est pas encore arrivé, autrement je serais avec les autres co-accusés. » Ainsi s’exprime Protais Mpiranya, dans un livre qui lui est attribué et qui est publié, « à titre posthume », en 2010, par les Editions Sources du Nil, sous le titre « Rwanda, le paradis perdu. Les derniers secrets de l'ex-commandant de la Garde Présidentielle de J. Habyarimana » (le président Juvénal Habyarimana, tué dans un attentat le 6 avril 1994).

Protais Mpiranya est désormais le premier nom sur cette « liste noire ». Après l’arrestation de Félicien Kabuga à Paris le 16 mai et la confirmation, une semaine plus tard, de la mort d’Augustin Bizimana, ancien ministre rwandais de la Défense, l’ex-chef de la Garde présidentielle est l’objectif numéro 1 des limiers de la justice internationale.

« Une solide compréhension de l’endroit où il se cache »

Couverture du livre attribué à Protais Mpiranya et publié "à titre posthume", en 2010. © Editions Sources du Nil

Dans la présentation du livre « Rwanda, le paradis perdu », il est dit que Mpiranya, mis en accusation pour génocide par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) en 2000, est décédé de mort naturelle, le 5 octobre 2006. « Terrassé par la maladie au cours de cette épreuve de solitude, c’est en livrant courageusement un combat à armes inégales contre le destin qu’il m’a fait parvenir un texte relatant ce qu’il a vécu, vu ou entendu au sujet de l’enfer que vivent les Rwandais », affirme dans une préface le major Faustin Ntilikina, secrétaire du chef d'état-major de l'armée rwandaise en avril 1994 et ancien commandant de bataillon, qui vit aujourd’hui en France. Le préfacier ne donne aucune indication sur la maladie qui aurait emporté Mpiranya, ni sur le lieu où il aurait trouvé la mort.

Deux mois après la parution du livre, en décembre 2010, le procureur du TPIR Hassan Bubacar Jallow déclare au Conseil de sécurité de l’Onu que Mpiranya a été signalé plus d’une fois au Zimbabwe. « Il y a des indications selon lesquelles Mpiranya a des connexions avec ce pays et y a résidé à plusieurs reprises », affirme le magistrat gambien, appuyant des informations publiées dans la presse zimbabwéenne.

Mais rien ne vient confirmer ou infirmer la mort présumée de Mpiranya. Or, aujourd’hui, Serge Brammertz, procureur du Mécanisme résiduel pour les tribunaux pénaux internationaux (MTPI) – organe ayant succédé au TPIR après la fermeture de celui-ci, en 2015 – est certain que Mpiranya n’est pas mort. « J’ai dit clairement que la recherche des fugitifs restants – Mpiranya en particulier – reste de la plus haute priorité », indique par écrit Brammertz à Justice Info, le 18 mai. « A travers nos investigations intensifiées au cours des trois dernières années, nous sommes parvenus à une solide compréhension des mouvements de Mpiranya et de l’endroit où il se cache. Notre tâche est maintenant d’obtenir la coopération nécessaire des pays concernés », confie le procureur belge.

Les assassinats du 7 avril 1994

Protais Mpiranya, aujourd’hui âgé de 60 ans, est originaire de la même région que l’ex-président Habyarimana. Après sa sortie de l’Ecole supérieure militaire (ESM) de Kigali, en 1983, il est affecté à la gendarmerie nationale. En 1991, alors que les Forces armées rwandaises (FAR) sont aux prises avec les rebelles du Front patriotique rwandais (FPR), Mpiranya est transféré au bataillon de la Garde présidentielle. Deux ans plus tard, il est promu commandant de cette unité. Après la défaite des FAR en juillet 1994 et la prise du pouvoir par le FPR, Mpiranya aurait circulé dans plusieurs pays africains. Selon l’ONG African Rights, l’ancien officier se battait en 1998 aux côtés des Forces armées congolaises contre des rebelles congolais soutenus par le nouveau pouvoir rwandais. Toujours selon African Rights, il aurait plus tard été envoyé au Zimbabwe pour y nouer des liens d’affaires pour le compte des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), mouvement de rébellion armé rwandais accusé d’exploiter les minerais dont regorge l’est de la République démocratique du Congo (RDC).

En janvier 2000, le TPIR confirme l’acte d’accusation contre Mpiranya pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre. Le document allègue, entre autres, que des éléments de la Garde présidentielle, agissant sous les ordres du major Mpiranya, ont participé, le matin du 7 avril 1994, à l'enlèvement et au meurtre de dirigeants de l'opposition. Parmi les victimes figurent la Premier ministre Agathe Uwilingiyimana et le président de la Cour constitutionnelle, Joseph Kavaruganda. L’accusé aurait, par ailleurs, joué un rôle dans le meurtre, par des soldats de l’armée régulière, de 10 casques bleus belges au centre de Kigali. Des faits que Mpiranya nie dans son livre. « J’ai appris au même titre que les autres la mort de certains membres des différents partis politiques, y compris ceux du MRND, le parti du président Juvénal Habyarimana. Ce que je n’arrive pas à comprendre c’est le fait que certains « spécialistes » et certains médias aient attribué ces faits, y compris la mort du chef de l’État, à la garde présidentielle qui pourtant était assiégée par une armée d’envahisseurs fortement armés », écrit-il.

La piste sud-africaine

La traque pour mettre la main sur cet acteur clé des événements de 1994 commence sous l’égide de la procureure Carla Del Ponte. Mais tant la magistrate suisse que son successeur Jallow feront choux blanc. Brammertz, lui, semble confiant de pouvoir réussir là où ses prédécesseurs ont échoué.

Brammertz refuse de dévoiler le pays où il pense que Mpiranya se trouve. Dans ses deux derniers rapports au Conseil de sécurité, il met en cause l’Afrique du Sud et le Zimbabwe, mais sans préciser quel pays abriterait quel fugitif parmi les six mis en accusation par le TPIR et toujours recherchés. Daté du 15 novembre 2019, le dernier rapport accable plus particulièrement l’Afrique du Sud. « Le Procureur regrette profondément que les autorités sud-africaines n’aient toujours pas arrêté et transféré un fugitif recherché qui est accusé du crime de génocide. Depuis plus d’un an, et au vu et au su des autorités du pays, le fugitif demeure en liberté en Afrique du Sud, ne faisant l’objet d’aucune procédure judiciaire, et aucune mesure ne semble être mise en œuvre pour l’empêcher de prendre à nouveau la fuite », écrit le procureur. « Force est de constater que, pour l’heure, malgré les nombreuses tentatives du Bureau du Procureur pour obtenir l’assistance des autorités sud-africaines et régler la question, ces dernières manquent aux obligations de coopération que leur font le statut du Mécanisme et de multiples résolutions du Conseil de sécurité », accuse-t-il.

Le 11 décembre, Brammertz se plaint encore de vive voix devant le Conseil de sécurité. Cette fois-ci, il vise uniquement l’Afrique du Sud. Qui est donc le fugitif qu’il a en tête ? Est-ce Mpiranya ? « Je ne mentionne jamais le nom des fugitifs que nous recherchons, mais j’ai constaté que plusieurs journaux avaient à l’époque évoqué le nom que vous citez. Ce n’est pas forcément exact, et je ne vous confirme pas qu’il s’agissait bien de lui », répond Brammertz dans un entretien au magazine Jeune Afrique, le 22 mai.

Mpiranya court toujours mais le filet semble ne s’être jamais aussi resserré sur lui.

LES AUTRES ACCUSÉS DU TPIR EN FUITE

Félicien Kabuga est sous les verrous depuis le 16 mai. La mort de l’ex-ministre de la Défense, Augustin Bizimana, a été confirmée le 22 mai par le procureur du MPTI. Un test ADN a enfin permis de vérifier que Bizimana était bien mort il y a vingt ans, à Pointe-Noire, en République du Congo, une information qui avait circulé à l’époque et avait été jugée crédible.

En plus du major Protais Mpiranya, le Mécanisme recherche aujourd’hui cinq autres individus mis en accusation par le Tribunal de l’Onu pour le Rwanda (TPIR) pour leur rôle présumé dans le génocide des Tutsis, en 1994. S’il est arrêté, Mpiranya devrait être, comme Kabuga, jugé par le Mécanisme. Les cinq autres, en revanche, seraient renvoyés devant la justice rwandaise, à qui leurs dossiers ont été déjà remis.

Phénéas Munyarugarama
En 1994, ce lieutenant-colonel commandait le grand camp militaire de Gako, à l’est de Kigali, près de la frontière avec le Burundi. Selon le TPIR, des soldats du camp Gako ont commis des crimes dans leur voisinage. Phénéas Munyarugarama aurait également été présent à l’église de Nyamata quand de 2500 à 5000 civils y ont été massacrés, le 14 avril 1994, par des militaires de son camp et des miliciens hutus.

Fulgence Kayishema
Le nom de Fulgence Kayishema est souvent associé, dans de nombreux témoignages devant le TPIR, au massacre de Tutsis qui avaient cherché refuge à l’église de Nyange, dans l’ouest du Rwanda. Selon l’acte d’accusation, Kayishema, alors inspecteur de police de la commune de Kivumu, aurait aidé à rassembler les Tutsis de la commune dans l’église de Nyange en vue de les exterminer. Des témoins ont affirmé, dans d’autres procès au TPIR, que Kayishema était allé chercher du carburant utilisé par les miliciens pour mettre le feu à l’édifice religieux.

Aloys Ndimbati
A l’époque des faits, Aloys Ndimbati était maire de la commune de Gisovu. Il est accusé d’avoir joué un rôle prépondérant dans l’extermination systématique des Tutsis en différents endroits de la préfecture de Kibuye, à l’ouest du Rwanda. Il aurait notamment assuré le transport de gendarmes et miliciens lors d’attaques sur les collines de Bisesero, aurait donné l’ordre de tuer les Tutsis qui s’y étaient retranchés et aurait personnellement tué certains d’entre eux. S’étant heurtées à une farouche résistance de la part des Tutsis qui se défendaient avec des armes traditionnelles, les attaques de Bisesero ont duré plusieurs jours, faisant des dizaines de milliers de morts.

Charles Sikubwabo
Nommé maire de la commune Gishyita en 1993, Charles Sikubwabo a occupé ce poste jusqu’en juillet 1994, quand le génocide a pris fin. Avant, il avait servi au sein de l’armée rwandaise comme adjudant-chef. Selon l’acte d’accusation, en avril 1994, il aurait ordonné à des éléments de la gendarmerie nationale, de la police communale et à des miliciens Interahamwe d’attaquer l’église de Mubuga. L’attaque a fait des milliers de morts parmi les Tutsis qui s’y étaient réfugiés. Charles Sikubwabo est accusé d’avoir personnellement pris part à certaines attaques.

Charles Ryandikayo
À l’époque des faits, Charles Ryandikayo était le gérant d’un petit restaurant situé à Mubuga, dans la commune Gishyita. Ce petit commerce lui assurait un certain statut social dans cette commune pauvre de l’ouest du Rwanda. Selon l’acte d’accusation, le restaurateur aurait participé et assisté à des massacres de Tutsis entre le 8 avril et le 30 juin 1994, et notamment à l’église de Mubuga où des milliers de Tutsis furent massacrés entre le 14 et 16 avril 1994.

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