Procès à Tchernihiv: "Nous faisons le serment d'exécuter les ordres du commandant"

Le procès du soldat russe Mykhailo Kulikov est en cours dans la ville ukrainienne de Tchernihiv. Le 26 février 2022, il aurait tiré depuis un char sur un bâtiment civil à la périphérie de la ville. Le nouvel immeuble était encore inhabité et il n'y a pas eu de victimes. Alors que son commandant a fait l’objet d’un échange de prisonniers, Kulikov est jugé pour crime de guerre.

Procès Mikhail Kulikov, prisonnier de guerre russe.Mikhail Kulikov, 31 ans, canonnier des forces armées de la Fédération de Russie, est jugé devant la justice ukrainienne pour crime de guerre. Crédit photo: Franck Petit/Justice Info
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Il n'y a "aucune preuve qu'il se trouvait un groupe de sabotage à cet endroit ou que cela pouvait offrir un avantage militaire. Ce n'était rien de plus qu’une résidence de civils, qui n'ont jamais permis que leurs appartements soient utilisés comme base militaire", déclare le procureur Yevhenii Lazorenko, le 30 juin au tribunal de Tchernihiv, à 130 km au nord de Kyiv, la capitale de l'Ukraine.

Sur le banc des accusés se trouve Mikhail Kulikov, 31 ans, opérateur-canonnier des forces armées de la Fédération de Russie. Il est poursuivi pour avoir tiré depuis son tank sur un immeuble résidentiel dans la banlieue de Tchernihiv aux premiers jours de l'invasion de l'Ukraine par la Russie.

Le 19 juillet, Kulikov témoigne que le 23 février 2022, à minuit, son unité est informée qu'elle va "renforcer" la frontière biélorusse. Le 24 février, à 2 heures du matin, le convoi comprenant quatre chars, un véhicule blindé de transport de troupes et deux autres véhicules blindés part en direction de la frontière russe avec la Biélorussie. Plus tard, Kulikov et ses camarades apprennent qu'ils sont déjà en Ukraine, dans le village de Senkovka, dans la région de Tchernihiv.

L'armée russe a prévu d'entrer à Tchernihiv dans la soirée du 25 février, mais il s'avère que le pont à l'entrée de la ville a été détruit par la défense territoriale ukrainienne. Les Russes doivent du coup passer la nuit dans le village de Tovstolis. Le lendemain, ils réussissent à contourner le pont détruit et à s'engager sur la route asphaltée, où ils sont accueillis par des tirs d'artillerie. Ils pénètrent dans une forêt, où le commandant ordonne à Kulikov de tirer trois salves pour effrayer les artilleurs, au cas où il y en aurait. Kulikov admet qu'il n'a vu ni équipement militaire ni groupe de civils près de la forêt, mais le commandant pensait que les tirs d'artillerie venaient de là.

Les avocats de la défense et le juge écoutent un témoin au procès de Mikhail Kulikov
Les avocats de la défense et le juge écoutent un témoin au procès du soldat russe Mikhail Kulikov, le 19 juillet 2022. Crédit photo : Thierry Cruvellier/Justice Info

Pris dans un poulailler

Les Russes veulent s'établir à l'aéroport de Tchernihiv, et n’entrent pas dans la ville. Le commandant Leonid Chchyotkin a apparemment remarqué des soldats à la fenêtre d'un immeuble de plusieurs étages. Il ordonne à Kulikov de tirer. Kulikov charge le canon avec un projectile explosif de calibre 125 mm. Il vise l'immeuble résidentiel de onze étages, qui se trouve à une distance de 253 mètres, selon les documents judiciaires.

"Il se charge en 8 secondes. Et il faut environ 30 secondes pour faire tourner la tourelle [du char]. Cela ne m'a pas pris plus d'une minute", explique Kulikov au tribunal.

Juste après le tir, les Russes sont pris pour cible par un char ukrainien. Le conducteur est tué sur le coup ; Kulikov et Chchyotkin quittent leur véhicule de combat, réalisant qu'il est sur le point d'exploser. Ils se cachent dans la grange d'une maison du coin, au milieu du bois de chauffage et des poules.

Ce jour-là, la propriétaire de la maison, Olena Savenok, s'est d'abord cachée avec sa sœur dans le sous-sol de sa maison, avant de se réfugier chez ses voisins. Après le déjeuner, lorsque la situation se calme, elle ose rentrer chez elle pour nourrir les poules. C'est alors qu'elle voit deux soldats dans son poulailler. A la cour, Savenok se souvient que les inconnus n'ont rien dit, mais ont pointé une arme sur elle. Effrayée, elle s'est enfuie et a informé ses voisins. Peu après, des soldats ukrainiens se sont approchés de la maison et ont capturé les deux Russes. "Je les craignais beaucoup. Ils les ont capturés sans moi, je me suis cachée dans la cave comme une souris", témoigne Savenok avec un accent mélangeant l’ukrainien et le russe.

"Le commandant n'était pas lui-même"

La femme ne se rappelle pas qui exactement a pointé l'arme sur elle. Kulikov affirme qu'il s'agissait de son commandant. "Le commandant n'était pas lui-même, il était contusionné, blessé. Il avait une arme sur lui et il la saisissait constamment. Est-ce la peur ? Je ne sais pas. Il était assis devant, et moi derrière lui. La mamie est entrée et il a pointé l'arme sur elle. J'ai rabaissé sa main. J'ai essayé de parler [à la femme] pour qu'elle ne dise rien [à personne]. Mais elle s'était déjà retournée en disant : "Je n'ai rien vu, je ne sais rien. J'avais besoin d'une échelle." On savait qu'ils allaient venir nous prendre."

- "L'un d'entre eux vous a-t-il menacée ou non ? demande l'avocat de Kulikov à Savenok.

- Ils ont pointé le pistolet sur moi en le tenant.

- Avez-vous été menacée ?

- Non, ils ne m'ont pas menacée.

- Ils ne vous ont pas pris en otage ? Avez-vous été libéré volontairement ?

- Oui."

Devoir d’obtempérer

Selon Kulikov, c'est Chchyotkine qui lui a ordonné de tirer sur l'immeuble du 43 rue Rappoport, car il y aurait vu des "saboteurs". Le sergent n'a pas l'habitude de douter des ordres de ses supérieurs. "J'ai prêté serment. C'est ainsi que nous avons été formés. Il y a un serment d'exécuter immédiatement les ordres du commandant. J'ai servi dans les forces armées pendant 10 ans - c'est juste une habitude", dit-il.

Dans l'un des appartements endommagés, les enquêteurs du tribunal ont trouvé des débris et des fragments de munitions de calibre 125. "On nous a dit au départ que le but était de renforcer la frontière", raconte Kulikov, interrogé au tribunal. "Je ne pouvais tout simplement pas sortir et quitter le char. Lors du premier bombardement, nous avons commencé à demander au commandant ce qui se passait, et ce n'est qu'après que nous avons entendu ce pourquoi nous étions là. Ils nous ont expliqué que d'autres troupes étaient ici", déclare Kulikov. Il précise qu'il n'a pas rencontré les troupes de l'OTAN ou d'autres pays, ni des unités nationalistes ou fascistes.

La carcasse du char de Kulikov.
La carcasse du char de Kulikov, détruit par l'artillerie ukrainienne fin février 2022. En arrière-plan, l'un des bâtiments résidentiels touchés par les obus russes. Crédit photo : Bureau du procureur de l'Ukraine.

"Je demande pardon au peuple ukrainien"

Peu après leur arrestation, le major Chchyotkin a bénéficié d'un échange de prisonniers avec la Russie. Ce n'est pas le cas du sergent-chef Kulikov, qui est maintenant jugé pour avoir violé les lois et coutumes de la guerre. Kulikov ne nie pas les faits qui lui sont reprochés. Il a plaidé coupable au début du procès. "C'était ma première situation. Depuis ce moment, je le regrette toujours", dit-il à la cour.

Les procès pour crimes de guerre en Ukraine ne se tiennent pas nécessairement là où les crimes présumés ont été commis. Ils sont généralement localisés en fonction du lieu où se trouve l'organe d'enquête qui est saisi de l'affaire. Le procès de Kulikov se distingue à cet égard car il se tient dans la ville même où le bombardement a eu lieu.

A la cour, Kulikov demande pardon à la grand-mère que lui et Chchyotkin ont effrayée lorsqu'ils se sont cachés dans son poulailler. Il présente également ses excuses à la propriétaire de l'appartement endommagé, Iryna Tymoshchuk. (Les deux autres appartements abîmés appartiennent au promoteur.)

"Je demande pardon au peuple ukrainien. C'était injuste de notre part. Je suis vraiment désolé. À l'avenir, je n'exécuterai pas les ordres qui sont criminels", déclare Kulikov.

Le tribunal a ajourné l'audience jusqu'au 4 août. Avant cette date, le procureur doit décider de la sanction qu'il demandera. Pour un crime de guerre qui n'est pas combiné à un meurtre intentionnel, l'accusé risque de 8 à 12 ans de prison.