Procès syrien en Allemagne : face à face avec le colonel Raslan

A Coblence, le premier procès sur les crimes du régime syrien est entré dans sa deuxième année. Après avoir établi le contexte structurel dans lequel les crimes ont été commis, le tribunal se concentre sur le rôle individuel de l'accusé Anwar Raslan, un ancien officier supérieur des services de renseignement syriens.

Procès syrien en Allemagne : face à face avec le colonel RaslanDeux témoins qui avaient participé aux manifestations lors de la révolution syrienne (ici à la grande mosquée de Damas, en mars 2011), ont déposé contre Anwar Raslan, jugé devant un tribunal en Allemagne. © AFP
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La dernière fois qu’elle a vu Anwar Raslan, le témoin venait de passer quelques-uns des pires jours de sa vie dans la prison de la section 251 des services secrets, à Damas. Après plus d’une semaine dans une cellule d’isolement de 1,5 mètre carré, sans fenêtre, la jeune femme de 19 ans a craint de perdre la raison. Lorsqu’elle a demandé à voir le colonel, elle n’avait qu’une demande : être re-transférée dans la cellule commune avec les autres prisonnières.

Dans le bureau du colonel Raslan, situé au premier étage de l’établissement, également connu sous le nom d’Al-Khatib, elle a pleuré et supplié l’officier de satisfaire sa requête. « Je savais qu’il ne perdrait rien à l’autoriser », témoigne-t-elle devant le tribunal neuf ans plus tard, en fondant en larmes. Mais bien que Raslan lui ait parlé comme un oncle bienveillant et lui ait dit qu’il l’aiderait, elle a été renvoyée seule dans la redoutable cellule d’isolement. « Il était glacial », dit-elle pour décrire l’accusé, assis à sa droite dans la salle d’audience, en train de prendre des notes.

Alors que le procès Al-Khatib, qui se déroule dans la ville allemande de Coblence, entre dans sa deuxième année, deux témoins sont venus relater leur rencontre personnelle avec l’accusé Anwar Raslan. L’ancien chef des enquêtes de la section 251 est accusé de 4000 cas de torture, 52 meurtres et plusieurs cas de violences sexuelles qui se seraient produits dans cette prison des services secrets alors qu’il en était responsable. Après que son coaccusé, un officier de rang inférieur, a été condamné à quatre ans et demi de prison, fin février, pour complicité de crimes contre l’humanité, le procès contre Raslan se poursuit séparément, le verdict étant attendu à l’automne.

Un officier très intelligent à la mémoire photographique

Au cours de la première année du procès, qui a débuté en avril 2020, le cadre structurel de ce qui se passe en Syrie depuis le début du soulèvement populaire, il y a dix ans, a été établi. Après avoir examiné les photos de César de prisonniers torturés à mort et des documents internes du gouvernement, après avoir entendu des témoins de l’intérieur du système, des experts et des rescapés sur les conditions générales de détention, sur la structure des services secrets et sur la violence utilisée contre des manifestants pacifiques, le tribunal a conclu que le régime syrien a commis des crimes contre l’humanité contre la population civile. Les juges doivent maintenant déterminer le rôle exact que Raslan a pu jouer dans ces crimes.

La jeune femme de la cellule d’isolement n’est pas le premier témoin à avoir identifié Raslan dans ce procès. L’année dernière, plusieurs témoins avaient dit l’avoir rencontré, notamment un jeune appelé qui a déclaré que le colonel avait toujours été amical avec les officiers de rang inférieur, un journaliste allemand qui a rencontré Raslan en Jordanie et l’a décrit comme étant très intelligent et doté d’une mémoire photographique, et un ancien détenu qui a déclaré que Raslan lui avait offert un café pendant l’interrogatoire et l’avait traité de manière amicale. Par rapport à ces témoignages, la déposition de ce récent témoin a jeté une lumière beaucoup moins favorable sur l’accusé. Dans son témoignage, qui a duré deux jours à la mi-avril, elle a expliqué qu’elle avait rencontré Raslan pour la première fois plus d’un an avant sa propre incarcération.

En mars 2011, sa sœur avait organisé et participé à l’une des toutes premières manifestations du soulèvement syrien, où elle avait été arrêtée et conduite à la section 251. Quelques jours plus tard, ses parents avaient réussi à obtenir un rendez-vous avec Raslan et leur fille pour demander sa libération. Le témoin les avait accompagnés pour voir sa sœur. « Son foulard était plein de sang. Son visage était tuméfié et bleu à force d’être battu », se souvient-elle, lorsque Raslan avait amené sa sœur dans le bureau. « Mon père était très contrarié et a demandé à Raslan si nous pouvions la prendre avec nous. Mais il a répondu qu’ils allaient la garder quelques jours pour l’éduquer. »

« Je réfléchissais aux moyens de mettre fin à ma propre vie »

Malgré cette expérience, le témoin – qui fait partie d’une vingtaine de parties civiles dans cette affaire – décide de demander de l’aide à Raslan lorsqu’elle est elle-même arrêtée, lors d’une manifestation à Damas, et détenue dans la section 251, à l’instar de sa sœur un an auparavant. Dans la salle d’audience de Coblence, elle décrit comment elle y a été torturée au moyen de chocs électriques, suspendue au plafond par les poignets et brûlée à l’eau chaude. Selon l’acte d’accusation, tous ces actes auraient été commis sous la responsabilité de Raslan.

« Je réfléchissais aux moyens de mettre fin à ma propre vie », déclare-t-elle en racontant le temps passé dans la cellule d’isolement, où elle dit avoir été abusée sexuellement par l’un des gardiens de la prison. Elle est le premier témoin dans ce procès à être accompagnée d’une assistante psychosociale, assise à côté d’elle, la main posée sur son épaule, la soutenant pendant les parties les plus difficiles de son témoignage.

Raslan a réagi à ces accusations dans une déclaration lue par ses avocats, le lendemain. Il donne une version différente des événements, affirmant qu’il avait, en réalité, protégé la sœur du témoin et d’autres femmes détenues. « Deux officiers les insultaient et les battaient », décrit-il dans sa version des faits. « Je me suis interposé et j’ai dit aux officiers, qui n’étaient pas sous mon commandement, d’arrêter. » Même s’il dit ne pas se souvenir que le témoin lui ait demandé de l’aide lors de sa propre détention un an plus tard, il fait valoir que « elle se serait difficilement tournée vers moi si sa sœur lui avait dit quelque chose de négatif à mon sujet après sa libération ».

Pas le genre de personne à frapper quelqu’un au visage

Un autre témoin qui a affirmé avoir vu Raslan à plusieurs reprises a témoigné début avril. Ce journaliste syrien déclare que l’accusé a fait partie des forces de sécurité présentes lors de petites manifestations à Damas, début 2011. Lors de l’une de ces manifestations, le témoin affirme avoir été frappé au visage par Raslan alors qu’il tentait d’empêcher l’arrestation de ses amis. Cela l’incite à prendre une photo de Raslan lorsqu’il le revoit à l’occasion du cortège funèbre d’un célèbre réalisateur syrien. « Je filmais le cortège funèbre, quand j’ai reconnu l’homme qui m’avait frappé. J’ai donc pris sa photo », explique-t-il aux juges de Coblence, ajoutant qu’il espérait que cette photo pourrait l’aider à demander un jour des comptes à cet homme.

La photo ne fait pas partie du dossier d’accusation de Raslan. Elle aurait été saisie avec l’ordinateur portable du témoin lorsque celui-ci a été arrêté à son domicile et détenu à Al-Khatib, quelques semaines après avoir pris le cliché. Il affirme qu’à la prison, il est à nouveau battu par Raslan qui l’interroge au sujet de la photo. « J’avais très peur qu’ils se vengent sur moi », déclare le témoin, qui sera libéré après environ deux semaines d’interrogatoire et de torture. « J’avais photographié un membre des services de sécurité, ce qui était bien sûr un problème en Syrie à l’époque. »

La défense rétorque que Raslan avait un emploi de bureau et qu’il n’était pas présent lors des manifestations, de sorte que le témoin ne pouvait pas l’y avoir vu. Elle ajoute que leur client n’était pas le genre de personne à frapper quelqu’un au visage. D’autres témoignages sont attendus sur les actes présumés de Raslan, notamment des preuves sur des violences qu’il aurait personnellement commises. « Mais dans la majorité des 4000 cas de torture dont il est accusé, il n’a pas personnellement levé la main et frappé quelqu’un », précise l’avocat des victimes, Patrick Kroker. Des crimes pour lesquels Raslan pourrait également être tenu pour responsable en tant que supérieur hiérarchique. Le tribunal examinera ensuite la personnalité de Raslan. « Au moment de la détermination de la peine, il sera important de savoir s’il a été particulièrement cruel ou s’il a fait son travail à contre-cœur », explique Kroker.