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Dossier spécial « L’heure de la vérité en Gambie »

Un an de recherche de la vérité en Gambie

La Commission vérité, réconciliation et réparations en Gambie a été l'événement de l'année 2019 dans le domaine de la justice transitionnelle. Elle a fourni des témoignages spectaculaires, en particulier de la part d’anciens hauts responsables, tout en s'écartant de certaines des pratiques habituelles des commissions vérité. L'analyse de notre correspondant avant que la Commission ne reprenne ses audiences publiques, le 20 janvier.

Un an de recherche de la vérité en Gambie©Claire Bargelès / AFPInaugurée le 15 octobre 2018 en Gambie, la commission vérité tient ses audiences publiques depuis le 7 janvier 2019.
11 min 53Temps de lecture approximatif

Cela fait un an que la Commission vérité, réconciliation et réparations (TRRC) a ouvert ses audiences publiques, le 7 janvier 2019. Et il serait difficile de choisir lequel des nombreux événements spectaculaires qui ont ponctué les dix sessions de trois semaines devrait être le plus mémorable. Des témoignages des victimes de torture et de viol aux aveux stupéfiants de certains auteurs des crimes – parmi lesquels la plupart des hauts responsables de l'ancienne junte militaire qui a dirigé le pays de 1994 à 2017 – la TRRC s'est distinguée comme l'événement de l'année dans le domaine de la justice transitionnelle.

Alors que la Commission s'apprête à entamer sa deuxième année d'audiences publiques le 20 janvier, 188 témoins au total ont comparu à ce jour, dont 51 femmes. Vingt-trois des victimes qui ont témoigné étaient des Gambiens vivant à l'étranger qui ont été entendus par liaison vidéo, en direct. Deux témoins protégés ont témoigné à huis clos. Et un total de 35 auteurs présumés ont fourni une quantité remarquable d'informations jusque-là inconnues sur les graves violations des droits humains commises pendant les 22 ans de règne de Yahya Jammeh.

"Les preuves qui ressortent des témoignages depuis le 7 janvier 2019 montrent qu'il y a eu des violations généralisées des droits humains en Gambie sous le régime de Jammeh. Les victimes et les auteurs de ces violations nous ont parlé d'arrestations et de détentions arbitraires, de conditions de détention horribles, de tortures, d'assassinats, d'abus sexuels et de la pratique incompréhensible consistant à accuser des innocents de sorcellerie et à les soumettre à des traitements cruels. Les gens ont été soumis à des traitements inhumains et dégradants, ils ont été forcés de boire des préparations qui nuisaient à leur santé et ils ont été soumis, ainsi que leurs familles, à une vie de stigmatisation et d’humiliation publiques", a déclaré Dr Baba Galleh Jallow, secrétaire exécutif de la TRRC, lors d'une conférence de presse en décembre dernier. "L'ampleur des violations des droits de l'homme commises dans ce pays défie l'entendement et, nous en sommes convaincus, a cimenté la détermination des Gambiens à ne plus jamais permettre que leurs droits et leur dignité soient piétinés en toute impunité par l'État."

La résolution de vieux mystères

Parmi les événements historiques importants couverts par les audiences de l'année dernière, figurent les circonstances entourant le coup d'État militaire du 22 juillet 1994 qui a porté Jammeh au pouvoir ; l'exécution consécutive d'une douzaine de soldats ; les meurtres de migrants ouest-africains en 2005l'assassinat du journaliste Deyda Hydara en 2004 et de l'ancien ministre des Finances Ousman Koro Ceesay en 2005 ; la répression des médias et des journalistes ; les activités des tueurs à gages « Junglers » ; les cas de violence sexuelle contre les femmes, y compris par l'ancien président Jammeh lui-même ; le meurtre d'étudiants lors des manifestations d'avril 2000 ; les arrestations, détentions et tortures arbitraires ; et la chasse aux sorcières menée par Jammeh en 2009, au cours de laquelle des centaines de personnes ont été contraintes de boire des concoctions dangereuses ou mortelles.

Selon un sondage réalisé en 2018 par Afrobaromètre, un réseau de recherche panafricain, 34 % de la population s'attendait à ce que la TRRC apporte la paix, la réconciliation, le pardon et la guérison au niveau national. Environ 30 % estimaient qu'elle devrait créer un registre précis des violations des droits de l'homme commises par l’ancien régime et 28 % pensaient qu'elle poursuivrait et punirait les personnes reconnues coupables de crimes contre l'humanité. Cela montre la diversité des attentes de la population dans un pays où, selon la même enquête, 28 % ont déclaré qu'eux-mêmes ou un membre de leur famille avaient subi une forme de violation des droits de l'homme sous le régime de Jammeh.

L'un des principaux participants à cette recherche était Sait Matty Jaw, maître de conférences à l'Université de Gambie. Jaw pense qu'au cours de sa première année d'audiences publiques, la Commission a réussi à exposer les crimes passés. "J'ai vécu dans ce pays toute ma vie et certaines de ces atrocités n'étaient que des histoires - jusqu'à ce qu'elles soient exposées devant la Commission", dit-il.

Sait Matty Jaw
Sait Matty Jaw : "certaines de ces atrocités n'étaient que des histoires, jusqu'à ce qu'elles soient exposées devant la Commission." © Mustapha K. Darboe

Faible participation des femmes

La Commission a jusqu'à présent enregistré 941 victimes, dont une écrasante majorité d'hommes. "La Commission a dû faire face à de nombreux défis, notamment la difficulté de convaincre certains témoins, en particulier les femmes victimes, de se présenter et de faire des dépositions ou de témoigner", a reconnu Dr Jallow. "La TRRC doit également faire face au défi que représente le fait que les femmes témoins soient menacées ou couvertes de honte. Certaines femmes qui ont témoigné publiquement devant la Commission ont été l'objet de moqueries, d'insultes et même de menaces de la part de certains membres du public. Cette situation malheureuse a pour effet de décourager les femmes victimes, sauf les plus courageuses, de se manifester et de partager leur histoire avec le public gambien ou même de soumettre des dépositions à la Commission."

Nyima Camara, chercheuse et professeur à l'Université de Gambie, pense que la nature patriarcale de la société gambienne est à mettre en cause. "Malheureusement, dans notre société, il s'agit de questions sensibles dont nous ne discutons pas ou dont nous ne parlons pas souvent. Les femmes comprennent, car cela est enraciné dans les structures de nos traditions et "valeurs" patriarcales, que la divulgation des abus contre elles est un tabou et donc, quand cela se produit, c'est la victime plutôt que l'auteur qui est diffamé et condamné", dit-elle.

Officiellement, la Commission a mis en place un mécanisme de protection des témoins. Et c'est un crime de menacer ou d'interférer avec un témoin de la Commission. "Les femmes doivent être davantage encouragées à se manifester ouvertement au sujet des sévices qu'elles subissent et à comprendre que la honte n'est pas la leur mais celle des auteurs. Leur force est nécessaire pour briser les barrières et changer le statu quo et le récit actuels", ajoute Camara.

En décembre 2019, un certain nombre de leaders femmes se sont réunies pour rédiger un rapport sur l’expérience des femmes sous la dictature et le soumettre à la Commission. Cela faisait suite à l'audience de la Commission sur les violences sexuelles, en octobre. Le rapport présente des histoires et des points de vue de femmes qui ne se sentent pas à l'aise pour témoigner en public, en raison des nombreux risques. Ces femmes soulignent que ces voix sont trop importantes à la compréhension de la dictature pour qu'on les ignore.

La libération des Junglers

Didier Gbery, représentant en Gambie du Centre international pour la justice transitionnelle, note que, dans d'autres pays, les commissions vérité recueillent des dépositions, mènent des actions de sensibilisation du public et entament ensuite des audiences publiques. En Gambie, cependant, la TRRC recueille les dépositions en même temps qu'elle mène les audiences. En conséquence, le processus a souvent ressemblé à une enquête en direct. Gbery pense que la méthode la plus efficace est peut-être d'organiser d'abord la collecte des dépositions, puis les audiences publiques. Mais le contre-argument est que c'est précisément ce processus en direct qui a fait de la Commission vérité gambienne un événement national. Tout au long de l'année, la TRRC a maintenu un vif intérêt du public.

L'une des questions les plus controversées à laquelle la Commission a dû faire face a été la libération de quatre tueurs patentés, en juillet dernier. Avant leur libération, ces quatre Junglers avaient avoué des dizaines de meurtres commis sur ordre de Jammeh. La décision de les libérer a été durement ressentie par les victimes. Lors d'une visite en Gambie en novembre dernier, Fabián Salvioli, le rapporteur spécial des Nations unies sur la promotion de la vérité, de la justice, des réparations et des garanties de non-répétition, a déclaré que "la libération des Junglers après qu'ils ont avoué des violations flagrantes des droits humains devant la TRRC a choqué la société gambienne et a érodé la confiance de la population dans le processus de la Commission et dans la volonté du gouvernement de mener une justice de transition efficace". Salvioli a estimé que ces libérations représentaient une forme de re-victimisation. "Au cours de ma visite, pratiquement toutes les personnes que j'ai rencontrées l’ont fortement critiqué et exprimé leur inquiétude face à cette décision", a-t-il ajouté.

Dès le début, cependant, la TRRC a voulu écarter sa responsabilité : la libération n'a pas été sa décision, a répété Dr Jallow lors d’une conférence de presse, le mois dernier, mais plutôt celle du ministre de la Justice, Abubacarr Tambadou. Tambadou a fait valoir qu'il ne pouvait pas les garder sans fin en prison, sans inculpation. Depuis longtemps, il déplore le manque de capacité de son ministère à mener plusieurs procès. "Le problème avec la libération des Junglers est le manque de compréhension du public quant au fondement de la décision du ministre. Rien n'a été fait pour préparer le public", analyse Didier Gbery. Au cœur de la controverse, Tambadou a cherché à clarifier le fait que la libération des Junglers n'était pas nécessairement une amnistie.

Gérer les attentes de la population

D'autres décisions prises par la TRRC ou le ministère de la Justice ont divisé partisans et observateurs de la Commission. Dans la plus récente, le 23 octobre, la TRRC a tenu une réunion de réconciliation entre Sanna Sabally et Edward Singhatey, deux acteurs clés du coup d'État militaire de 1994, qui ont tous deux témoigné devant la Commission. Les deux hommes auraient commis des crimes graves, y compris des assassinats, dont ils ont assumé la responsabilité totale ou partielle lors de leurs témoignages publics. Aux yeux de beaucoup, Singhatey a manqué de sincérité lors de son audition. Bien qu'il semble être largement lié à l'assassinat de l'ancien ministre des Finances Ousman Koro Ceesay, il a nié toute implication.

De nombreuses personnes ont donc estimé que la Commission ne devait pas faciliter ce qu'elles considèrent comme une mascarade entre deux auteurs se faisant passer pour des victimes. Le président de la Commission, Dr Lamin Sise, a précisé qu'ils n'avaient pas organisé la réunion de réconciliation mais qu’elle avait été demandée par Sabally et Singhatey et que, sur la base de son mandat, la TRRC était tenue de la faciliter.

Sait Jaw fait observer qu'il n'y avait pas suffisamment de sensibilisation sur la façon dont la divulgation volontaire de la vérité fonctionne dans le contexte des commissions vérité. Après que des individus sont accusés devant la Commission, ils sont souvent pris à partie par le public. "Je pense que [la Commission] doit constamment parler aux gens de ce qu'est le mandat de la TRRC, de ses procédures et de celles des autres. C'est important. Le processus d’une commission vérité est très nouveau pour nous", explique-t-il.

Selon Jaw, les débordements publics occasionnels sont liés aux soupçons que les gens ont développés au sujet de l'engagement du gouvernement à traiter les atrocités du passé. Mais il souligne que le ministère de la Justice devrait s'en tenir au concept de vérité volontaire et attendre les conclusions de la Commission lorsque son travail sera terminé, en décembre 2020. "Si vous voulez établir la vérité, vous ne pouvez pas vous contenter d'entendre une histoire ou l'autre ; vous devez entendre toutes les parties. Si quelqu'un vient et que vous voulez démontrer qu'il ment, sur quoi cela sera-t-il fondé ? " interroge-t-il.

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La commission vérité en Gambie essaie de clarifier son rôle auprès de la population. © Mustapha K. Darboe

Grands besoins et fonds limités

Deux autres points sont au cœur du travail du TRRC : les amnisties et les réparations. Selon Didier Gbery, la Commission doit intensifier son travail pour que les gens sachent ce qu'est la réparation et qui y a droit, ainsi que ce qu'est l'amnistie et qui y a droit.

Le budget opérationnel de la TRRC est de 130 millions de dalasis (environ 2,3 millions d'euros), une somme importante pour un petit pays pauvre. Une grande partie de ce financement provient de partenaires tels que les Nations Unies, l'Union européenne et le Qatar. La TRRC a également reçu le pouvoir d'accorder ses propres réparations, sans consulter aucune autorité. En plus de son budget ordinaire, elle peut émettre des réparations provisoires pendant la phase de ses audiences publiques. La Commission a déjà été confrontée à de tels besoins de réparations provisoires alors que sa politique de réparations est encore en cours de finalisation. Par exemple, lors de sa dernière session sur la chasse aux sorciers, plusieurs témoins se sont plaints de problèmes de santé dus à la consommation des concoctions de soi-disant marabouts. En décembre, la Commission a contribué au traitement de quatre de ces victimes. Elle a également joué un rôle dans l'envoi de quatre autres personnes en Turquie pour y être soignées, en payant leur séjour. "Alors que le gouvernement gambien a contribué à hauteur de 50 millions de dalasis [environ 880 000 euros] au fonds de réparation de la TRRC, cela est loin d'être suffisant pour couvrir les obligations de la Commission en matière de réparations", a déclaré Dr Jallow. "Il est prévu que davantage de victimes bénéficieront de traitements médicaux locaux et à l'étranger au cours de l'année à venir."

Avantages et inconvénients des interrogatoires musclés

Le principal visage public de la TRRC est son conseiller juridique, Essa Faal, un avocat pénaliste ayant une solide expérience au sein des tribunaux internationaux. Il est devenu une sorte de star de télé-réalité. Son style d’interrogatoire, cependant, est critiqué par certains. Faal défend sa méthode musclée comme étant nécessaire pour extraire la vérité de personnes qui ont servi le régime. Mais, selon Sait Jaw, la stratégie de Faal se focalise plus sur la culpabilité pénale que sur la vérité. Par conséquent, dit-il, des faits importants et le contexte peuvent parfois être omis. "Se concentrer sur la culpabilité pénale nous aidera à pincer un individu, mais cela ne nous aidera pas à savoir ce qui a dysfonctionné, et où cela a dysfonctionné, entre autres choses", affirme Jaw. "Lorsque l'ancienne vice-présidente [Isatou Njie Saidy] est venue [témoigner], l'accent a été mis sur son rôle dans les meurtres d'étudiants. Parfois, nous avons besoin de comprendre comment les institutions fonctionnent et jusqu'à présent, je n'ai pas vu cela", dit-il. "J'aimerais voir les commissaires jouer un rôle de premier plan. Le public connaît le conseil principal plus qu'il ne connaît le président", fait-il remarquer. "Le danger est que le conseil principal devienne la TRRC alors que le pouvoir de la Commission, ce sont les commissaires."

Une critique connexe est que la Commission – et son conseil principal – fait beaucoup de battage autour de la comparution des auteurs plutôt que des victimes, alors que "la Commission doit être un processus centré sur les victimes", explique Jaw.

Pourtant, certaines victimes se réjouissent de voir le conseil principal prendre à la gorge des auteurs présumés. "Il est important de s'assurer que ce que l'auteur a dit est la vérité. L'objectif de la Commission est d'exposer la vérité. Donc, si les preuves sont solides, [Faal] n'a pas d'autre choix que de poser des questions difficiles", estime Didier Gbery. 

L'évolution du paysage politique

Fin décembre, la délégation de l'Union européenne en Gambie a publié un communiqué exprimant sa préoccupation face aux attaques dont la Commission vérité fait l'objet de la part de personnalités politiques et d’individus dans le pays. L'UE affirme que les remarques menaçantes à l'encontre de la Commission sont susceptibles d'entraver le processus national d'apaisement et de réconciliation. Le communiqué ne mentionne aucun nom. Toutefois, il a été émis après que les dirigeants de l'Alliance pour la réorientation et la construction patriotiques (APRC), le parti de l'ancien président Yahya Jammeh, ont lancé des attaques contre la Commission lors de leur rassemblement à Abuko, le 23 novembre. Et beaucoup se sont inquiétés du fait que le gouvernement gambien n'ait rien dit au sujet de ces attaques.

La Commission vérité a été l’idée d’une coalition de sept partis qui a soutenu Adama Barrow à la présidence. Cette coalition s'est maintenant désintégrée et Barrow a formé son propre parti politique, à la recherche d'une nouvelle base électorale. Nombre de ses détracteurs disent que le président a assoupli sa position sur Jammeh afin d'attirer l’électorat de l'ancien dirigeant.

Barrow rejette les allégations selon lesquelles il envisagerait de former une alliance avec l'APRC. Toutefois, Sait Jaw et d'autres pensent que la politique pourrait avoir une incidence sur la Commission. "C'est un projet qui a été lancé par un groupe de personnes. Maintenant, qui le défend ? L'autre aspect est de voir l'APRC critiquer constamment et continuellement le processus comme une chasse aux sorcières contre Jammeh", analyse-t-il. "Ces deux éléments sont très importants parce que, au bout du compte, nous nous attendons à ce que le rapport de la TRRC soit mis en œuvre par les autorités politiques."

Jusqu'à présent, le gouvernement a, dans de nombreux cas, fait preuve d'un engagement ferme en soutien à la TRRC. Mais Sait Jaw estime qu'avec l'évolution du paysage politique, il existe déjà des signes que la bonne volonté gouvernementale pourrait s'affaiblir.

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