Dossier spécial « L’affaire Massaquoi : le modèle finlandais à l’épreuve »

Liberia : le procès Massaquoi s’achève en Finlande

Le procès de Gibril Massaquoi, ancien rebelle sierra léonais accusé de crimes commis au Liberia, a pris fin lundi 24 janvier devant la justice finlandaise. Un an après le début des audiences, dont quatre mois d’auditions au Liberia et en Sierra Leone, défense et accusation se sont séparées sur des thèses irréconciliables. Les juges ont annoncé un verdict le 29 avril au plus tard.

Gibril Massaquoi et ses avocats dans la salle d'audience de Tampere (Finlande)Gibril Massaquoi et sa défense ont plaidé une dernière fois leur cause, le 24 janvier, devant le tribunal de Tampere, en Finlande. © Thierry Cruvellier / JusticeInfo.net
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En privé, les acteurs finlandais du procès de l’ancien rebelle sierra léonais Gibril Massaquoi, assurent qu’ils peuvent avoir des débats extrêmement vifs. En public, ils offrent avec constance l’exemple d’une justice nordique aux paroles impeccablement modérées, sobres et dépouillées d’émotions. Sous un ciel blanc et bas, dans l’étouffement acoustique d’une ville paisible couverte de neige tassée ou damée, l’ultime plaidoirie de la défense, le 24 janvier, dans une petite salle d’audience du tribunal de Tempere, au sud de la Finlande, aura été fidèle à un décorum judiciaire qui bannit toute exubérance.

Ici, aucune appétence pour les effets de manche et les exercices d’éloquence. Pas de robes ni de perruques ni d’hermine, mais des costumes-cravates et des tailleurs ordinaires. Ici, on ne se lève pas devant les juges, on ne les flatte pas avec mille courbettes de cour ; chacun reste assis, ignore les politesses obséquieuses et les excès de forme, pour s’en tenir strictement aux faits. Dans cette partie du monde où l’aspiration collective est égalitaire, on n’a que peu de goût pour les frasques. Avoir de l’ambition est noble ; vouloir se faire voir est méprisable.

Tout le vertige de ce procès tient dans ce contraste total entre la grande pondération, sinon la pâleur, des débats et le divorce amer, irréconciliable, qui résulte des versions de l’histoire qui s’affrontent. Car sur le fond, le procès devant cette cour finlandaise de l’ancien rebelle de Sierra Leone pour des crimes commis au Liberia voisin est celui de toutes les transgressions.

Odyssée mystérieuse et suicidaire

Depuis juillet 2021, le procureur Tom Laitinen assume en effet une théorie qui met pieds par-dessus tête la connaissance historique de la fin des guerres civiles des années 1990 en Afrique de l’Ouest. Après avoir tergiversé sur les dates auxquelles certains des crimes majeurs allégués de Massaquoi avaient eu lieu, le procureur a tranché. Pour lui, les tueries et viols dont il l’accuse à Monrovia, la capitale libérienne, ont bien eu lieu pendant « l’été » 2003, entre juin et août. Il a donc demandé que soit modifiée la période couverte initialement par ce procès, qui allait de 1999 au 10 mars 2003. Désormais, elle s’étend jusqu’au 18 août 2003.

Jusque-là, les parties au procès s’entendaient pour dire que Massaquoi, devenu en 2002 un informateur clé du procureur du tribunal de l’Onu chargé de juger les crimes commis pendant la guerre civile en Sierra Leone, était sous la protection officielle de ce tribunal à partir du 10 mars 2003, à Freetown, capitale de la Sierra Leone. Et qu’il ne pouvait donc plus se trouver au Liberia après cette date-là.

Depuis lors, le procureur affirme que Massaquoi pouvait tromper la sécurité de l’Onu à Freetown, se rendre pendant plusieurs jours à Monrovia pour y commettre des massacres aux côtés des hommes du président libérien Charles Taylor, malgré la saison des pluies qui ravage les pistes à cette époque entre ces deux pays et, surtout, malgré le fait que Massaquoi avait trahi Taylor devant le tribunal de l’Onu et que ce dernier avait déjà éliminé physiquement plusieurs autres hauts commandants sierra léonais pouvant le compromettre.

Procureurs lors du procès de Gibril Massaquoi en Finlande
Pour les procureurs, l'accusé a pu quitter la Sierra Leone et la protection d'un tribunal de l'Onu entre juin et août 2003 pour se rendre au Liberia et y commettre des atrocités. © Thierry Cruvellier / JusticeInfo.net

L’avantage de cette thèse de l’accusation est qu’elle est compatible avec les faits historiques décrits par les témoins sur le massacre à Monrovia qui est au cœur du procès Massaquoi. En effet, ces faits ne peuvent que s’être déroulés pendant ces trois mois de 2003, qui précèdent la chute de Taylor. La difficulté est que cette thèse du procureur exige que Massaquoi se soit livré à une odyssée aussi mystérieuse que digne d’un roman de Ian Fleming : il aurait alors quitté son confort et ses protections en Sierra Leone pour une mission qualifiée de « suicidaire » par la chercheuse américaine Corinne Dufka, spécialiste de la région, qui avait elle-même mis Massaquoi dans les bras des procureurs de l’Onu, en août 2002. Sans qu’aucune preuve concrète et étayée de cette « mission impossible » ait été apportée par le bureau du procureur.

D’où le profond malaise qui affecte désormais cette affaire. Si Massaquoi est condamné pour ces crimes-là, il faudra acter que la justice finlandaise s’émancipe de la connaissance historique accumulée sur cette période et sur ses acteurs. Et si Massaquoi est acquitté, il faudra expliquer comment on a abouti à une thèse inconcevable quelques mois plus tôt. Et s’interroger sur l’enquête.

Ping-pong de dates et de témoins

La crédibilité, voire l’intégrité, des enquêtes est d’ailleurs le fil conducteur de la plaidoirie de Kaarle Gummerus, l’avocat de Massaquoi. Il rappelle que le dossier a été initié par deux ONG partenaires, Civitas Maxima (Suisse) et Global Justice Research Project (GJRP, Liberia), qui ont communiqué en 2018 les premiers éléments à charge contre Massaquoi à la police finlandaise (où réside Massaquoi depuis 2008, suite à un accord entre ce pays et l’Onu). Ce sont ensuite, dit-il, ces mêmes ONG qui ont aidé l’équipe finlandaise à trouver des témoins.

Me Gummerus liste les missions des policiers finlandais sur le terrain et décrit comment elles ont petit à petit forgé le dossier. Le premier voyage, en janvier-février 2019, ne se focalise que sur la province du Lofa, là où les ONG avaient recueilli des témoignages à charge pour des crimes datant vraisemblablement de 2001. Le deuxième voyage, en mars-avril, voit l’intégration dans l’équipe des enquêteurs finlandais d'un Libérien membre du GJRP. Selon l’avocat, qui présente des tableaux récapitulatifs réalisés par ses soins, aucun témoin ne peut alors identifier Massaquoi sur le jeu de photos qui leur est présenté. Le troisième voyage se déroule aux États-Unis, pour une recherche infructueuse de coupures de presse de l’époque. La quatrième mission, en novembre-décembre 2019, entend 48 témoins au Liberia, dont 8 identifient Massaquoi sur photos. Ils sont tous de Monrovia, note l’avocat. La cinquième mission d’enquête, en octobre-novembre 2020, a lieu six mois après l’arrestation de Massaquoi en Finlande. L’affaire est sortie dans les médias. Cette fois-ci, affirme l’avocat, les 39 nouveaux témoins reconnaissent tous l’accusé sur photos.

L’enquête finlandaise a maintenant aussi élargi son champ à des crimes qui ont eu lieu au cœur de la capitale libérienne. Me Gummerus décrit le ping-pong des témoignages au sujet des faits dans lesquels Massaquoi aurait été impliqué à Monrovia : selon lui, les premiers témoins placent bien ces atrocités en 2003, avant de changer leur témoignage devant la cour pour les situer en 2001 ou en 2002, et avant qu’un nouveau groupe de témoins affirment avoir bien vécu ces atrocités… au cours de « l’été » 2003. « Les choses ont radicalement changé après que les témoins de la défense ont déclaré à Freetown que Gibril Massaquoi était dans une résidence sécurisée » sous la protection de l’Onu, et après qu’un historien, appelé comme témoin expert, ait définitivement clarifié que l’attaque des rebelles du LURD (Liberians United for Reconciliation and Democracy) sur la capitale libérienne n’a pas pu avoir lieu avant 2003.

La bataille de Monrovia apparaît ainsi comme la reine des batailles dans ce procès. « La cour devra dire laquelle des versions du procureur est la plus crédible, ou la rejeter », assène Me Gummerus.

Sur un carnet de notes (photo prise sur un écran d'ordinateur), des dates sont écrites à la main et plusieurs fois corrigées et barrées ("2001, 2002, 2003").
Le carnet de notes de l'enquêteur libérien employé par la police finlandaise, annoté par la défense de Massaquoi, qui s'interroge sur les changements de date au sujet du massacre à Monrovia. © Thierry Cruvellier / JusticeInfo.net

Vérité “alternative” sur les crimes au Lofa

La défense sait, en revanche, que pour les crimes dont Massaquoi est accusé dans le nord du Liberia, dans la province du Lofa, l’affaire est plus difficile. Son arme principale réside dans d’autres enquêtes d’organisations des droits de l’homme, réalisées sur les mêmes massacres, juste après les faits fin 2001, ou six ans plus tard. Dans ces enquêtes, menées notamment par l’ONG Human Rights Watch, aucun des dizaines de témoignages recueillis ne mentionne Gibril Massaquoi ou « Angel Gabriel » (son nom de guerre, inconnu jusqu’au procès) parmi les commandants ayant perpétré des massacres, alors que les noms d’autres chefs de guerre apparaissent bien. « Il y a donc une version alternative » de celle de l’accusation, recueillie juste après les faits et non près de vingt ans plus tard, explique l’avocat, ce qui, selon sa pratique du droit, suffirait à bénéficier à l’accusé.

Dans ses conclusions, l’avocat se garde de crier à l’intention malfaisante. « La défense ne prétend pas qu’un groupe s’est organisé pour accuser Gibril Massaquoi. Certains témoins ont effectivement menti. Mais les souvenirs s’embrouillent avec le temps. Ils peuvent s’être souvenu correctement des choses mais le temps, les informations reçues des autres, ce que la communauté veut savoir, [le fait qu’on] désire faire partie du groupe, l’argent – tout cela peut jouer. Les relations personnelles et sociales ont un impact. En Afrique, l’identité est plus collective. Cela doit être pris en considération. »

Mais, souligne Me Gummerus, le directeur du GJRP Hassan Bility – qui a affirmé au procès avoir été torturé par Massaquoi dans une prison clandestine libérienne entre fin juillet et début août 2002 – est bien partie au procès et le principal « chercheur de témoins » pour les enquêteurs finlandais était l’employé de Bility au GJRP. Cela « affecte la crédibilité de la preuve », « l’enquête n’est plus fiable ».  

“These witnesses were coached”

Veste de costume noir et chemise bleu nuit, Massaquoi est peut-être devenu un peu finlandais avec le temps. Pour les quelques minutes pendant lesquelles l’accusé s’est une dernière fois exprimé, en fin d’audience, il s’est limité à s’opposer à quelques faits avancés par le procureur. Certes, il y avait davantage de fougue dans ses propos que chez les gens de la cour, mais aucune déclaration cherchant à imprimer à son procès la dimension tragique d’un homme qui risque la prison à vie pour des crimes qu’il réfute radicalement. Il prend pourtant moins de pincettes que son avocat. « Ces témoins ont été entraînés, compromis et achetés par le GJRP, par Hassan Bility »,  affirme-t-il. « Pourquoi 31 témoins du premier lot ont-ils changé de date ? »

Le procureur Laitinen a requis la prison à vie, ou des peines de prison allant de 15 à 6 ans, selon les charges qui seraient retenues par les juges. La défense a demandé l’acquittement. Celle-ci n’ayant pas expressément sollicité la remise en liberté de leur client dans l’attente du jugement, les juges ont décidé de son maintien en prison, se réservant la possibilité de revenir sur cette décision avant le verdict, annoncé pour le 29 avril, au plus tard.