Les Colombiens se rendront aux urnes ce dimanche pour élire le successeur de Gustavo Petro pour les quatre prochaines années. Bien que la justice transitionnelle n’ait pas occupé une place prépondérante dans la campagne, les deux candidats ont des points de vue opposés sur le modèle mis au point par le pays pour mettre fin à un conflit armé qui dure depuis un demi-siècle : le second tour opposera Iván Cepeda, un homme politique de gauche qui a participé aux négociations entre le gouvernement et les anciennes Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) ayant abouti à l’accord de paix de 2016, face à Abelardo de la Espriella, un outsider d’extrême droite sans expérience politique qui promet d’abolir la Juridiction spéciale pour la paix (JEP), le volet judiciaire du système de justice transitionnelle issu de l’accord de paix.
À première vue, cela semble être une répétition des deux dernières élections présidentielles, dont les seconds tours avaient opposé des candidats ayant voté différemment lors du référendum sur l’accord de paix – remporté par le « non » avec 53.000 voix d’avance et qui, bien qu’il ait permis le désarmement de plus de 13.000 anciens rebelles, laissait présager bon nombre des difficultés rencontrées par l’accord lors de sa mise en œuvre.
Un examen plus approfondi révèle toutefois que les deux candidats présentent d’importants paradoxes dans leur approche de la justice transitionnelle. Cepeda, victime du conflit armé et fervent défenseur de l’accord de paix qu’il a promis de mettre pleinement en œuvre, est hanté par le fait d’avoir dirigé la politique ratée de l’actuel gouvernement sur les négociations avec les groupes armés et le crime organisé. Ces négociations ont laissé planer une ambiguïté quant au traitement pénal réservé à ceux qui souhaitaient déposer les armes, en ne précisant pas si ce dispositif viendrait concurrencer, surcharger ou faire double emploi avec le système actuel de justice transitionnelle. Quant à De la Espriella, avocat pénaliste ayant défendu bon nombre des personnages les moins recommandables de Colombie, il promet de démanteler un mécanisme de transition pourtant similaire à celui qu’il avait lui-même défendu et auquel il avait activement participé, il y a deux décennies, aux côtés de paramilitaires d’extrême droite.
Dans la pratique, une transformation radicale de la JEP est peu probable : son abolition nécessiterait une réforme constitutionnelle qui entraînerait une perte de crédit politique qui a déjà pesé lourdement sur le gouvernement d’Iván Duque, il y a six ans. Au contraire, quel que soit le candidat élu, des questions clés continueront de planer sur le tribunal spécial sur la manière dont il appliquera ses sanctions à l’encontre d’anciens rebelles et de responsables militaires reconnus coupables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.
Une campagne sans débats et riche en IA
La campagne électorale en Colombie a été atypique : les favoris ne se sont jamais affrontés dans un débat, se contentant de présenter leurs programmes jusqu’à la dernière semaine et n’accordant que peu d’entretiens de fond, presque toujours à des médias bienveillants ou à des influenceurs numériques peu enclins à leur poser des questions sensibles. Les mises en scène se sont multipliées, que ce soit lors de rassemblements, sur les réseaux sociaux ou dans des vidéos fantaisistes créées à l’aide de l’intelligence artificielle.
Il s’agit également de la première élection depuis deux décennies où il n’y a pas de troisième option viable : De la Espriella et Cepeda ont recueilli plus de 40 % des voix au premier tour, reléguant la candidate traditionnelle de droite, Paloma Valencia, à 7 % et le centriste Sergio Fajardo à 4 %.
Les trois points de pourcentage d’avance de De la Espriella sur Cepeda suggèrent que, bien que tout laisse présager un résultat serré, il part favori. Ce résultat s’inscrit dans une tendance plus large en Amérique latine, où non seulement on observe un glissement vers la droite dans la quasi-totalité de la région – à l’exception du Mexique, de l’Uruguay et peut-être du Brésil en octobre prochain –, mais aussi parce que la plupart des élections de ces sept dernières années ont sanctionné les partis au pouvoir, comme le montrent les recherches du politologue péruvien Alberto Vergara.
L’avocat pénaliste qui veut abolir la JEP…
Abelardo de la Espriella est un avocat pénaliste qui s’est fait connaître grâce à ses apparitions dans les médias et a fait de ses costumes sur mesure, de ses albums de musique italienne et de son rhum de qualité une marque personnelle. Il a grimpé dans les sondages grâce à une campagne axée sur son nouveau surnom, « Le Tigre » (un animal qui n’existe même pas en Colombie), une rhétorique nationaliste populiste et la promesse d’« éviscérer » la gauche.
Son ascension s’explique toutefois par le fait qu’il a été celui qui a le mieux su interpréter les craintes – fondées ou non – de larges pans de la société colombienne, préoccupée par le comportement erratique et querelleur de Petro, sa gestion économique contestable et sa rhétorique anti-business, la détérioration tangible de la sécurité dans une grande partie du pays, ainsi que l’échec de sa politique de « paix totale ».
Dans la dernière ligne droite, il a réitéré sa promesse d’un populisme punitif, avec la construction de méga-prisons sur le modèle de Nayib Bukele au Salvador, ainsi que sa position critique à l’égard de la JEP, en clin d’œil aux secteurs traditionnels de la droite qu’il a battus au premier tour et qui ont désormais rejoint ses rangs. « La JEP n’est pas un tribunal judiciaire : c’est un organe politique déguisé en cour de justice, créé pour permettre aux dirigeants narco-terroristes des FARC, aux mains souillées de sang, de se laver de leurs crimes et de persécuter les héros de la nation de la manière la plus humiliante qui soit », a-t-il déclaré lors d’une interview la semaine dernière, omettant de préciser que les uns comme les autres – anciens guérilleros et responsables militaires accusés d’atrocités – ont la même possibilité d’obtenir des peines plus clémentes s’ils reconnaissent leur responsabilité, présentent des excuses publiques, révèlent la vérité et réparent les torts causés à leurs victimes. Il s’agit d’un traitement pénal que, comme l’a expliqué Justice Info, plus de 90 % des personnes mises en examen en tant que principaux responsables ont accepté.
L’argumentation de De la Espriella repose sur deux volets. D’une part, il affirme que la JEP « coûte très cher » et qu’il empêchera « que les poches des Colombiens ne soient vidées » (en passant sous silence les difficultés rencontrées par la justice ordinaire pour poursuivre ces mêmes crimes). Il a également promis de retirer la Colombie des Nations unies, du système interaméricain des droits de l’homme et de l’Organisation des États américains (OEA), faisant ainsi écho aux attaques contre le multilatéralisme menées par les populistes latino-américains et mondiaux, tous bords idéologiques confondus. D’autre part, il reprend à son compte une cause défendue par l’ancien président Álvaro Uribe et le parti politique de la sénatrice Paloma Valencia : les militaires ne doivent pas être assimilés aux guérilleros – même s’ils ont commis des crimes odieux – et ils doivent disposer de leur propre mécanisme judiciaire. Il décrit ainsi sa politique de défense : « Tout bandit qui ne se rend pas doit être tué. »
… mais qui défendait auparavant la justice transitionnelle
Il y a quelques années, le point de vue sur la justice transitionnelle de l’avocat devenu candidat était radicalement différent. Lorsque, il y a deux décennies, le gouvernement d’Álvaro Uribe a entamé des négociations avec les groupes paramilitaires, le jeune De la Espriella s’est engagé sans réserve pour soutenir ces efforts. Il a créé une ONG appelée Fondation pour les initiatives de paix (Fipaz), par l’intermédiaire de laquelle il a organisé des rencontres universitaires auxquelles participaient des dirigeants paramilitaires tels qu’« Ernesto Báez », où ils plaidaient en faveur d’un traitement pénal plus clément et qui, selon un portrait détaillé que lui a consacré La Silla Vacía, étaient financées par ces mêmes groupes.
De la Espriella a non seulement défendu des sanctions alternatives telles que celles dont ont bénéficié les paramilitaires dans le cadre du mécanisme de transition « Justice et Paix », mais il s’est également déclaré favorable à leur extension aux guérilleros. « Je serais favorable à ce que M. Timochenko ne passe pas un seul jour en prison si c’est le prix à payer pour apporter la paix à ce pays », avait-il déclaré dans une interview de 2011, faisant référence au dernier commandant en chef des FARC. « Rodrigo Londoño » fut précisément l’un des premiers à être condamné par la JEP, en 2025.
Après le processus « Justice et Paix », De la Espriella s’est forgé une carrière de pénaliste de renom. Parmi ses clients ont figuré des membres de la famille Nule, actifs dans le secteur du bâtiment et condamnés pour corruption ; l’ancien chef paramilitaire Juan Carlos « Tuso » Sierra ; et David Murcia Guzmán, à la tête d’une arnaque pyramidale qui a escroqué des milliers de citoyens ordinaires et qui a été condamné pour blanchiment d’argent. Le cas le plus controversé de tous est sans doute celui de l’homme d’affaires colombien Álex Saab, présumé homme de paille de l’ancien dictateur vénézuélien Nicolás Maduro et actuellement en détention aux États-Unis, ce qui contredit son argument selon lequel il serait indispensable pour empêcher la Colombie de ressembler à son voisin. Dans ses activités commerciales en dehors de son cabinet d’avocats, De la Espriella a eu pour partenaires une chanteuse célèbre et un magnat du pétrole, mais aussi des proches d’un ancien chef paramilitaire.
Ses positions pourraient déjà avoir eu un impact sur la justice transitionnelle. Le colonel José Pastor Ruiz, accusé d’exécutions extrajudiciaires et devant faire face à un procès contradictoire après avoir refusé de reconnaître sa responsabilité, a été exclu de la JEP la semaine dernière pour ne pas avoir respecté son engagement à dire la vérité.

Le négociateur de paix qui défend la justice transitionnelle…
Iván Cepeda, le député qui souhaite poursuivre les politiques du gouvernement actuel mais dont le comportement est moins fougueux que celui de Petro, est un homme politique et défenseur des droits de l’homme dont la carrière a été marquée par le conflit armé.
Il avait 31 ans lorsque son père, le député Manuel Cepeda Vargas, a été assassiné sur l’une des principales avenues de Bogotá, en 1994. Cet incident résultait d’« une opération conjointe menée par des groupes paramilitaires et des agents de l’État », selon un arrêt rendu en 2010 par la Cour interaméricaine des droits de l’homme, qui a déclaré l’État colombien responsable. Son cas n’était pas un cas isolé : au moins 5.195 membres de son parti, l’Union patriotique, ont été assassinés ou ont disparu lors d’une campagne d’extermination politique qui a décimé ce parti de gauche, selon l’un des derniers actes d’accusation de la JEP, qui a inculpé deux généraux de l’armée et trois colonels en tant que responsables.
Cette persécution a façonné la vocation de Cepeda, un philosophe qui s’est exilé dès son plus jeune âge et a étudié en Bulgarie : en 2004, au plus fort des négociations du gouvernement Uribe avec les paramilitaires, il a été à l’origine de la création du Mouvement des victimes des crimes d’État (Movice). De l’activisme en faveur des droits de l’homme, il a fait le saut vers le Congrès, d’où il a suivi de près les pourparlers de l’administration de Juan Manuel Santos avec les FARC, agissant en quelque sorte comme conseiller auprès des guérilleros dans leur quête d’un règlement négocié et contribuant à aplanir les difficultés chaque fois que des obstacles se présentaient.
Sous le gouvernement de Petro, il a été l’architecte de la politique de « paix totale », qui a permis d’ouvrir simultanément des négociations avec une douzaine de groupes armés illégaux et d’organisations criminelles. Aucune de ces négociations n’a abouti, en partie à cause de failles dans leur conception méthodologique et du manque de volonté de la part de certains de ces groupes, qui ont fini par se renforcer et s’étendre, selon un rapport de la Fondation « Ideas for Peace ».
En tant que candidat à la présidence, Cepeda prône la poursuite d’une politique de négociation – désormais appelée « paix globale » – et du travail de la JEP, au sein de laquelle son épouse, l’anthropologue Pilar Rueda, a travaillé pendant huit ans en tant que conseillère sur les questions de genre. Sa colistière, Aída Quilcué, renforce ce discours : en plus d’être une femme autochtone Nasa, elle a également été victime de violences d’État, son mari, Edwin Legarda, dirigeant du Conseil régional autochtone du Cauca (CRIC), ayant été assassiné par des membres de l’armée, en 2008.
… mais un programme qui prône des négociations dans la quête de justice
Bien que Cepeda ait toujours été partisan d’une solution négociée au conflit armé, sa stratégie a été entravée par l’ambiguïté juridique des pourparlers menés sous Petro et par la détérioration de la sécurité. L’un des problèmes de la « paix totale » est que, comme l’a rapporté Justice Info, il n’y a jamais eu de clarté quant au traitement pénal qui serait appliqué pour inciter des milliers de combattants à se démobiliser. Cela soulève de nombreuses questions quant à la manière dont les droits des victimes seraient garantis, ainsi qu’à la question de savoir si ces autres rebelles et criminels seraient traduits devant le système de justice transitionnelle en place depuis 2016 ou si de nouveaux mécanismes seraient créés à leur intention. Ces questions sont cruciales pour la JEP, qui est à trois ans de l’échéance fixée pour l’ouverture de poursuites, après avoir mis en accusation 317 personnes mais n’avoir réussi à clore qu’un seul de ses 11 macro-dossiers.
Un autre facteur qui joue en défaveur de Cepeda est la perception largement répandue de sa proximité présumée avec les FARC. Au-delà d’accusations infondées, le sénateur a choisi de défendre « Jesús Santrich », l’ancien chef de guérilla arrêté après la signature de l’accord de paix alors qu’il négociait l’expédition d’un chargement de cocaïne. Cepeda a affirmé que cette opération était un « piège judiciaire visant à torpiller le processus de paix » tendu par l’administration de Donald Trump, à laquelle aurait participé le procureur général de l’époque, Néstor Humberto Martínez. Il a accordé moins d’importance à la décision prise par Santrich de violer les termes de l’accord de paix pour expédier de la cocaïne. Peu après, Santrich a rompu l’accord et repris les armes aux côtés de l’ancien négociateur en chef des guérilleros « Iván Márquez ».
L’épisode qui suscite peut-être le plus d’incertitudes au sujet de Cepeda est son apparition sur l’ordinateur de « Raúl Reyes », haut responsable des FARC tué lors d’un raid aérien mené par l’armée colombienne en Équateur, en 2008. Un mois plus tôt, après qu’une marche contre les FARC eut rassemblé six millions de Colombiens dans la rue, Cepeda avait appelé à une manifestation similaire contre les paramilitaires. Dans des e-mails trouvés sur un ordinateur appartenant à Reyes et récupéré par l’armée, une Argentine proche de la guérilla laissait entendre qu’elle coordonnait ses actions avec Cepeda, dans des messages montrant que les FARC voyaient une opportunité dans la marche qu’il avait organisée. Le candidat actuel s’est contenté d’affirmer que ces fichiers avaient été falsifiés par l’agence de renseignement DAS et avaient été jugés invalides et illégaux par la Cour suprême. En réalité, selon une enquête menée par La Silla Vacía, il n’y a aucune preuve de falsification, et ces fichiers n’ont été jugés irrecevables comme éléments de preuve dans le cadre d’une procédure judiciaire que parce qu’ils avaient été obtenus à l’étranger, en violation des protocoles internationaux.
Au cours de la dernière semaine de campagne, presque au moment même où il présentait pour la première fois son programme en matière de sécurité, Cepeda a demandé à la Cour pénale internationale d’enquêter sur son adversaire au sujet de ses liens présumés avec les paramilitaires. Une stratégie étrange, qui attribuait à son rival trois infractions présumées – association de malfaiteurs, financement du terrorisme et enrichissement illicite – qui ne figurent pas dans le Statut de Rome et qui omettait de mentionner que l’enquête du procureur de la CPI sur la Colombie a été close il y a quatre ans et que la justice colombienne avait déjà enquêté sur De la Espriella sans rien trouver. Cela a mis en évidence que, tout comme lors de sa longue bataille juridique contre Uribe, Cepeda est partisan de la « judiciarisation » de la politique.
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Rien sur les garanties du respect des sanctions prononcées par la JEP
Qu’ils soient pour ou contre la justice transitionnelle, ni Cepeda ni De la Espriella n’ont abordé la question centrale qui définira la relation entre le gouvernement qu’ils aspirent à diriger et la JEP : la légitimité des décisions de ce tribunal spécial dépendra en grande partie de qui veillera, et comment, à ce que les personnes condamnées respectent effectivement les deux volets de la sanction. C’est un domaine dans lequel le gouvernement joue un rôle clé, ce que n’ont jamais pris en compte les gouvernements d’Iván Duque et de Gustavo Petro (ni la JEP d’ailleurs).
Cinq ans après les premières mises en accusation de la JEP et près d’un an avant ses premiers jugements, la composante répressive des sanctions – que l’accord de paix qualifiait de « restriction effective de la liberté » – reste floue. Comme l’a rapporté Justice Info, le premier jugement rendu contre les FARC concernant des milliers d’enlèvements fait référence à un « périmètre autorisé » sans préciser ce que cela implique ; on ignore comment les mécanismes de surveillance fonctionneront et la question de savoir qui supervisera ce suivi après la fermeture du tribunal spécial en 2034 n’est pas abordée. Ce sont là autant de questions que le gouvernement pourra prioriser.
On ignore également ce qu’il adviendra du volet restauratif, qui vise à offrir des réparations aux victimes et que la JEP a décidé de mettre tout à plat – malgré les limites de son mandat et la baisse des fonds alloués à la coopération – plutôt que de s’appuyer sur les politiques publiques existantes relevant de la compétence du gouvernement, telles que les plans collectifs de réparation aux victimes ou les Programmes de développement à vocation territoriale (PDET), qui ont été conçus conjointement avec 300.000 habitants des communes historiquement les plus touchées par la guerre.
Plus généralement, aucun des deux ne semble proposer de solution pour empêcher la résurgence du conflit armé en Colombie : Cepeda propose de poursuivre un modèle qui a renforcé les groupes armés, tandis que De la Espriella prône une approche répressive qui ne manquera pas d'intensifier les affrontements armés.






